La ville est un accumoncellement de chemins qui se croisent et se chevauchent. Des multitudes de destins s’y côtoient sans jamais se parler. Chacun avance en regardant bien droit dans sa direction. Chacun entend le bruit des autres, mais ne détourne pas les yeux. On ose à peine adresser la parole au voisin. Cela pourrait être un voleur, après tout. Chacun est obligé d'avancer, sinon ceux qui sont derrière poussent et pourraient passer sur son corps sans même s’en apercevoir, peut-être.
Pas le temps de s’attarder car tout presse et il y a tant d’autres choses à faire. Les choses n’arrêtent pas de recommencer. Le cœur qui bat, toujours et à toute vitesse, les paupières qui s’abaissent pour nettoyer toute cette pollution, cet air enfumé qui rentre et qui sort des poumons, toutes ces mains et ces pieds qui s’agitent dans tous les sens, tous ces corps qui se trémoussent dans la foule. Les choses ne cessent de vibrer. Et tout ce bruit, aussi. Les villes ont du mal à se taire et à s’arrêter. Il y a même des choses invisibles un peu partout, paraît-il, des ondes électromagnétiques, qui vibrent dans tous les sens. Elles non plus ne s’arrêtent jamais. On les sent partout s’agiter autour de soi.
Les pas des personnes qui marchent ou qui courent, les roues des voitures, les manèges, les disques qui tournent, les feux qui clignotent, ces affiches publicitaires qui défilent, les aiguilles des horloges qui s’emballent, les saisons qui tournent, aussi, et que l’on remarque à peine. Tout cela défile quotidiennement et semble polir la ville peu à peu. Elle change tout doucement selon les besoins de la multitude de petites fourmis qui la parcourent et la patinent. Elle s’adapte peu à peu aux gens qui l’habitent, mais elle les défigure plus qu’elle ne change elle-même.
La ville se met en marche tous les jours à peu près en même temps. Les wagons de métro se remplissent à peu près à la même heure, les embouteillages se forment, les cigarettes se fument. Chacun répète quotidiennement un nombre incalculable de choses dérisoires. On va au travail quand on en a, on voit les gens à une certaine fréquence, on se promène de temps en temps, on pratique régulièrement un sport, on va faire ses courses toutes les semaines, on va au cinéma à intervalle plus ou moins régulier. Toutes les habitudes individuelles s’agrègent en une vaste habitude collective et immuable qui fait que les magasins, les restaurants, les cinémas ouvrent et se remplissent aux mêmes heures.
Comment se sentir d’un endroit qui sent si mauvais, où tout est si sale ? Comment se sentir d’un endroit où l’on ne peut habiter qu’à condition d’être riche ? Où l’argent est tout parce que l’on ne peut rien faire sans. Il rend mal élevé, inhumain et perfide. C’est l’échelle de la réussite pour les pires. Combien tu gagnes, c’est combien tu vaux. Le bonheur que l’on nous promet à grand coup d’affiches passe par ce que l’on consomme goulûment. Chaque petit morceau de bonheur se retrouve avec une étiquette de prix… A la ville, certains ont tellement d'argent, et d’autres tellement peu. Comment est-ce même possible ? Ils sont tous nés à poil pourtant.
Le métro, c’est le condensé de la ville. Des regards qui se croisent. Tellement de regards différents. On se bouscule sans même le remarquer, par habitude. Des sympathies, des antipathies, des curiosités, des débuts de séduction qui s'allument, pour se reteindre aussitôt lorsque les chemins se séparent. Alors la frustration s'installe. Alors les regards ont peur d'être séduits ou effrayés et cherchent leurs pieds.
Et puis ce stress omniprésent. Il prend parfois dès le matin lorsqu’on réalise que l’on est en retard. Alors on se dépêche. On se dépêche de rentrer dans son petit carrosse. Et hop un klaxon, on rentre les épaules. Un camion démarre d’un soupir de diesel et on fronce les narines en maugréant.
Et puis ça continue. Les petites remarques grinçantes, les inquiétudes qui vous bouffent la vie et vous rongent les sangs. Et un téléphone qui sonne, un. Le premier. Mais oui, on va payer. C’est posté ce soir, vous l’aurez demain, votre chèque.
Et celui-ci qui se promène avec les épaules toutes contractées. Il s’est forcé machinalement à sourire. Il va un peu trop vite. Il dit trop sèchement non avant d’avoir entendu la question. Il est sûrement sympa au fond mais c’est qu’il a ses traites à payer, lui aussi. Et ça y est, le petit soupçon d’humanité qu’il avait dans la voix a disparu.
Bien sûr, on rencontre beaucoup plus de monde et de choses dans la ville. Et ils en font des tas de trucs différents, tous ces gens, c’est passionnant... Il y a un charme fou dans tous ces monuments, même s’il menace en permanence d’être asphyxié par les pots d’échappement. Les gens qui souffrent de moins en moins sont beaucoup plus heureux que ceux qui ne souffrent pas.
Pour vivre à la ville, il faut s’ouvrir au beau et se fermer au laid, je suppose. Le bonheur est essentiellement une histoire de tri.
Ce blog est en vacances jusque la mi-aout.